Morris Ginsberg (1889-1970), sociologue britannique, fut l'un de ceux qui installèrent cette discipline dans l'université anglaise. Né à Kelmė, en Lituanie, dans une famille juive pratiquante, il étudia dans les écoles talmudiques jusqu'à quinze ans, puis rejoignit son père à Liverpool. Élève de L. T. Hobhouse, il lui succéda à la chaire Martin White de sociologie à la London School of Economics, qu'il occupa jusqu'en 1954. On lui doit « The Psychology of Society » (1920), « Sociology » (1934) et « Reason and Unreason in Society » (1947). Il participa à la déclaration de l'UNESCO sur la question raciale en 1950 et fut le premier président de la British Sociological Association.
Kelmė, 1889
Morris Ginsberg naît le 14 mai 1889 à Kelmė, dans le gouvernement de Kovno, alors russe et aujourd'hui lituanien. Il grandit dans une communauté juive petite, isolée et intensément pieuse, et reçoit jusqu'à quinze ans une formation d'hébreu et de Talmud dans les écoles religieuses. Une telle éducation enseigne moins une matière qu'une manière : un texte qu'on retourne sur toutes ses faces, un argument auquel on oppose un argument.
Liverpool, à quinze ans
Son père avait émigré à Liverpool et y avait monté un commerce de tabac ; le fils l'y rejoint à quinze ans. Il lui faut apprendre en même temps une langue, un pays et un métier, et passer des livres de la Loi aux écoles anglaises. Qui a fait une fois cette traversée ne peut plus croire que la morale suive les mœurs — et c'est précisément la question à laquelle il consacrera sa vie.
La bourse Martin White (1910)
Admis à l'université de Londres en 1907, boursier Martin White en sociologie en 1910, il sort diplômé avec mention de philosophie et de sociologie d'University College London en 1912, et obtient son MA avec distinction en 1914. Il est entré dans la sociologie par la porte de la philosophie, et y est resté philosophe : jamais il ne s'est contenté de dénombrer des faits sans interroger leur valeur.
Hobhouse
En 1913 il devient l'assistant de Leonard T. Hobhouse, dont il sera l'élève, puis l'associé, puis l'héritier. Avec lui et G. C. Wheeler il publie en 1915 « The Material Culture and Social Institutions of the Simpler Peoples », vaste enquête comparative portant sur des centaines de sociétés. De Hobhouse il retient l'idée qu'il existe dans l'histoire une tendance vers la raison — et que cette tendance n'est nullement garantie.
La chaire Martin White
Assistant à la London School of Economics en 1921, lecturer en 1923, reader en sociologie en 1924, il succède ensuite à Hobhouse sur la chaire Martin White de sociologie, qu'il occupe jusqu'en 1954. La retraite ne l'éloigne pas : professeur émérite, il enseigne à l'École jusqu'en 1968, soit quelque cinquante-cinq ans dans la même maison. Il dirige par ailleurs « The Sociological Review » dans les années 1930.
« Sociology » (1934)
« The Psychology of Society » (1920) atteindra sa neuvième édition en 1964 et fut l'une des premières lectures des étudiants anglais en la matière. Viennent ensuite « Studies in Sociology » (1932), puis « Sociology » (1934) — le volume présent dans cette bibliothèque. Petit livre conçu comme une introduction, il résume toute la doctrine de son auteur : cette science décrit et juge à la fois, et qui prétend qu'elle décrit seulement n'a fait que dissimuler son jugement.
La raison contre les passions
Ginsberg refusait de voir dans la raison une servante des passions : il y voyait une force intégratrice de la personne, qui ordonne les passions au lieu d'en recevoir les ordres. Dans « Reason and Unreason in Society » (1947) et dans les trois volumes des « Essays in Sociology and Social Philosophy » (1956), il défend l'objectivité de la morale contre le relativisme : oui, les mœurs diffèrent considérablement — mais de la diversité des mœurs il ne suit pas qu'on ne puisse les juger. Cette distinction est, pour lui, le cœur de l'affaire.
1950 : la question raciale
Il participe à la rédaction de la déclaration de l'UNESCO « The Race Question » en 1950, texte par lequel les Nations unies retirèrent d'après-guerre aux théories de l'inégalité des races leur prétendu fondement scientifique. Sa doctrine y rencontre son siècle : l'homme qui soutenait que la morale est justiciable de la raison, et qui était né dans une communauté juive lituanienne anéantie par les nazis, signe un texte affirmant que la race n'est pas un argument. C'est l'un des deux points où sa vie et sa pensée coïncident exactement.
« La disposition libérale »
Il nommait « disposition libérale » sa morale pratique : hostilité au fanatisme, préférence pour la santé d'esprit, la froideur, la réflexion et la retenue. Il se méfiait du tempérament dionysiaque sans en méconnaître la force. Président de l'Aristotelian Society (1942-1943), premier président de la British Sociological Association lors de sa fondation en 1951 puis son président (1955-1957), président de l'Ethical Union (1954-1957). Il avait épousé Ethel Street en 1931 ; ils n'eurent pas d'enfants et elle mourut en 1962, le laissant seul huit ans. Il meurt à Highgate, à Londres, le 31 août 1970, à quatre-vingt-un ans.