Pierre Bourdieu (1930–2002), sociologue français, professeur au Collège de France. Ses concepts — habitus, champ, capital culturel, violence symbolique — ont renouvelé l'analyse des mécanismes par lesquels les hiérarchies sociales se reproduisent tout en paraissant naturelles. Auteur de « La Distinction » et des « Héritiers », il s'est engagé dans le débat public dans les dernières années de sa vie.
Denguin, 1930
Pierre Bourdieu naît le 1er août 1930 à Denguin, un village du Béarn, fils d'un facteur devenu employé des postes. Il passe par l'École normale supérieure et l'agrégation de philosophie en 1954. Cette origine compte dans son œuvre plus qu'une anecdote : une bonne part de ce qu'il écrira porte sur ce que coûte, et sur ce que révèle, le passage d'un monde social à un autre.
L'Algérie
Appelé sous les drapeaux en Algérie à partir de 1955, il y reste ensuite pour enseigner à Alger et se met à faire de l'enquête de terrain — photographies, entretiens, relevés — au milieu de la guerre. C'est là qu'il cesse d'être philosophe pour devenir sociologue, et il l'a toujours présenté ainsi : non comme une vocation, mais comme ce que la situation lui a imposé.
Les outils
Son œuvre tient sur quelques notions devenues d'usage courant, souvent détachées de lui. L'habitus : des dispositions acquises si tôt qu'elles paraissent naturelles, et qui font qu'on choisit spontanément ce à quoi on est destiné. Le champ : un espace de positions où l'on joue selon des règles que l'on n'a pas posées. Le capital culturel : ce que l'école reconnaît et récompense, et qui vient du milieu plutôt que de l'école. La violence symbolique : la domination qui s'exerce avec le consentement de celui qui la subit, parce qu'il pense dans les catégories du dominant.
Les grands livres
Les Héritiers (1964) et La Reproduction (1970) montrent que l'école, qui se croit neutre, convertit des héritages en mérites. La Distinction (1979) traite le goût — en art, en cuisine, en musique — comme un marqueur de position sociale et non comme une affaire de sensibilité. Aucun de ces livres n'est dans ce fonds.
La Misère du monde
Publié en 1993, c'est le livre le plus lu de Bourdieu, et le moins ressemblant aux autres. Une équipe de chercheurs mène de longs entretiens avec des gens ordinaires en situation de souffrance sociale — ouvriers, employés, habitants de banlieue, petits fonctionnaires, enseignants — et publie ces paroles presque telles quelles, chacune précédée d'une présentation qui explique ce qu'il faut savoir pour l'entendre. La rupture est méthodologique : on donne à lire des existences au lieu d'établir des corrélations.
Un livre dirigé, non écrit
Il faut le dire parce que le catalogue ne le dit pas : la couverture arabe porte « إشراف بيير بورديو » — sous la direction de Pierre Bourdieu. La Misère du monde est un ouvrage collectif d'une vingtaine de chercheurs, dont il a conçu le dispositif et signé les textes d'encadrement. Le lire comme un livre de lui seul, c'est manquer ce qu'il a voulu démontrer, qui est précisément qu'une enquête de cette sorte ne peut pas être le fait d'un homme.
Sa mort
Il meurt à Paris le 23 janvier 2002, à soixante et onze ans.
Ce que la bibliothèque conserve
Trois fichiers, et un seul ouvrage : La Misère du monde en ses trois tomes, complète. Vérifié sur la couverture du troisième, qui porte « الجزء الثالث — منبوذو العالم ». Tome I, 416 pages ; tome II, 314 ; tome III, 443.
La traduction est de Randa Baʿth, la révision et la présentation de Fayṣal Darrāj — renseignements que porte la couverture et que le catalogue n'a pas.
Et c'est là le fait du rayon, qui vaut d'être dit sans détour : le sociologue le plus cité du XXe siècle n'est présent ici que par une enquête collective qu'il a dirigée. Ni La Distinction, ni Les Héritiers, ni La Reproduction, ni Le Sens pratique, ni Homo academicus — vérifié titre par titre sur l'ensemble du catalogue. Un lecteur qui vient chercher l'habitus ou le capital culturel ne les trouvera pas exposés ; il trouvera, ce qui n'est pas rien, le livre où la théorie s'efface devant des gens qui parlent.
Aucun des trois fichiers ne porte de couche texte. Sur un ouvrage de mille cent soixante-treize pages fait d'entretiens, où l'on voudrait retrouver un métier, une ville, une phrase, c'est une perte sèche.