Muḥammad Ḥusayn al-Ṭabāṭabāʾī (1904–1981), philosophe et exégète chiite. Né à Tabriz et formé à Najaf, il s'établit à Qom en 1946 et y rétablit l'enseignement de la philosophie, longtemps marginale dans les séminaires, en commentant les Asfār de Mullā Ṣadrā. Son grand commentaire coranique al-Mīzān, en vingt volumes, applique le principe d'expliquer le Coran par le Coran. Il a laissé deux manuels devenus la voie d'accès ordinaire à la ḥikma, Bidāyat al-ḥikma et Nihāyat al-ḥikma, ainsi qu'Uṣūl al-falsafa wa-l-manhaj al-wāqiʿī, discussion de la théorie de la connaissance. Il s'entretint durant des années avec l'orientaliste Henry Corbin.
Ascendance et naissance
Muḥammad Ḥusayn b. Muḥammad al-Ṭabāṭabāʾī appartient à une vieille famille de sayyids de Tabriz, dont la lignée remonte à al-Ḥasan b. ʿAlī et dont plusieurs membres occupèrent la charge de shaykh al-islām en Azerbaïdjan avant l'avènement des Safavides. Il naît à la fin de l'année 1321 de l'hégire, soit en mars 1904.
Il perd sa mère à cinq ans, son père à neuf. Lui et son frère cadet Muḥammad Ḥasan — connu plus tard sous le nom d'al-Ilāhī — sont élevés par un tuteur.
Formation à Tabriz
Il apprend le Coran et les lettres persanes dans les écoles de Tabriz, puis passe aux sciences de l'arabe — morphologie, syntaxe, rhétorique — avant le droit, ses fondements et la théologie. Il acquiert de la calligraphie une maîtrise qui le fit compter parmi les bons calligraphes : à cette époque, ce n'était pas un ornement mais un outil de travail.
Il racontait lui-même que ses premières années d'étude passèrent sans profit, jusqu'à un revirement après lequel il ne s'interrompit plus. Sa formation à Tabriz dura près de neuf ans.
Les années de Najaf
Il gagne Najaf en 1344/1925 et y reste une dizaine d'années, menant de front quatre enseignements qu'un même étudiant réunissait rarement.
Il étudie le droit et ses fondements auprès de Mīrzā Muḥammad Ḥusayn Nāʾīnī et de Shaykh Muḥammad Ḥusayn al-Iṣfahānī, dit al-Kumpānī, les deux pôles de la discipline à leur époque. Il suit la philosophie avec Sayyid Ḥusayn Bādkūbaʾī et les mathématiques avec Sayyid Abū al-Qāsim Khwānsārī.
Sa rencontre avec Sayyid ʿAlī al-Qāḍī al-Ṭabāṭabāʾī fut décisive : c'est auprès de lui qu'il s'engagea dans la voie spirituelle, et c'est de là que vient, dans son commentaire comme dans ses épîtres, un souffle que le lecteur ne peut manquer.
Le retour à Tabriz
Des difficultés matérielles le contraignent à quitter Najaf vers 1935. Il rentre au pays et cultive la terre une dizaine d'années au village de Shādābād.
On lit volontiers cette période comme une interruption ; elle fut une période d'écriture. Il y compose des épîtres de philosophie et de spiritualité, dont L'homme avant le monde, L'homme dans le monde, L'homme après le monde, ainsi que les Quatre épîtres.
Qom : la philosophie remise au programme
Il s'établit à Qom en 1364/1946 et y demeure trente-cinq ans, jusqu'à sa mort.
L'enseignement de la philosophie s'était longtemps retiré des séminaires, toléré en marge plutôt qu'enseigné. Ṭabāṭabāʾī en fit un cours déclaré, commentant les Asfār de Mullā Ṣadrā, puis le Shifāʾ d'Avicenne. C'est cet acte-là, autant que son commentaire coranique, qui explique son empreinte sur les générations suivantes.
À partir de 1368/1949 il enseigne aussi la morale et la spiritualité, puis l'épître sur le cheminement attribuée à Sayyid Baḥr al-ʿUlūm.
Al-Mīzān et sa méthode
Al-Mīzān fī tafsīr al-Qurʾān, vingt volumes en arabe, lui prit une vingtaine d'années.
Sa méthode revendiquée est d'expliquer le Coran par le Coran : chercher l'éclaircissement d'un verset dans les autres versets avant de le chercher au-dehors. Chaque passage reçoit d'abord un exposé qui épuise cette voie, puis une section consacrée aux traditions rapportées du Prophète et des imams, puis, lorsque le lieu l'appelle, des discussions philosophiques, sociales ou historiques.
L'ordre de ces parties est délibéré : le Coran d'abord, la tradition après lui et non avant, l'examen rationnel dans une rubrique distincte qui ne se mêle pas au commentaire.
Les autres ouvrages
Bidāyat al-ḥikma et Nihāyat al-ḥikma : deux manuels devenus la voie d'accès ordinaire à la philosophie, dans les séminaires et hors d'eux — le premier pour le débutant, le second pour qui l'a dépassé.
Uṣūl-i falsafa wa rawish-i riʾālism, en persan, sur la théorie de la connaissance ; son élève Murtaḍā Muṭahharī en donna un commentaire suivi.
Le Shīʿisme en islam, écrit pour un lecteur non chiite et traduit en anglais par les soins de Seyyed Hossein Nasr ; l'Épître sur la walāya ; des gloses sur le Biḥār al-anwār et sur la Kifāya.
Ses élèves
Toute une génération de savants iraniens sort de son cours : Murtaḍā Muṭahharī, ʿAbd Allāh Jawādī Āmulī, Ḥasan Ḥasanzādah Āmulī, Muḥammad Taqī Miṣbāḥ Yazdī, Muḥammad Ḥusaynī Bihishtī, Nāṣir Makārim Shīrāzī.
Un trait de cette école mérite d'être noté : elle a réuni des hommes dont les voies divergèrent ensuite très nettement — philosophes, exégètes, juristes, ceux qui se tournèrent vers les affaires publiques et ceux qui s'en écartèrent. Qui les lit constate qu'un même maître ne produit pas une même opinion.
Le dialogue avec Henry Corbin
À partir de 1958 environ, et pendant une vingtaine d'années, il rencontrait chaque automne l'orientaliste français Henry Corbin à Téhéran, en des séances où assistaient notamment Seyyed Hossein Nasr.
On y parlait de chiisme, de spiritualité et de philosophie comparée. Ces entretiens ont compté dans la façon dont le lecteur européen a pris connaissance de cette tradition — de l'intérieur plutôt que du dehors.
Sa mort
Malade en fin de vie, il est conduit dans un hôpital de Téhéran, puis ramené à Qom lorsque les soins n'y peuvent plus rien.
Il meurt en muḥarram 1402, soit en novembre 1981, et il est enterré à Qom auprès du sanctuaire de Fāṭima al-Maʿṣūma.