Muḥammad Fuʾād ʿAbd al-Bāqī (1882–1968), lexicographe égyptien. Sa concordance du Coran, achevée en 1945, recense chaque mot du texte avec toutes ses occurrences ; par sa complétude et sa fiabilité, elle a supplanté tous les instruments antérieurs et reste l'outil de travail de tout lecteur sérieux. Il a également indexé les grands recueils de hadith.
Un homme qui a fabriqué des outils
Muḥammad Fuʾād ʿAbd al-Bāqī, mort en 1968, n'a pas écrit d'œuvre de doctrine, n'a pas fondé d'école et n'a défendu aucune thèse. Il a fabriqué des instruments : des répertoires qui permettent de retrouver un mot dans un corpus. C'est un travail dont la valeur ne se mesure pas à ce qu'il dit mais à ce qu'il rend possible, et dont l'auteur disparaît derrière l'usage qu'on en fait.
« al-Muʿjam al-mufahras »
Son ouvrage, au fonds en 782 pages, est le répertoire alphabétique de tous les mots du Coran, chacun suivi de la liste des versets où il figure. Ce n'est pas un dictionnaire : il n'explique rien. Il répond à une seule question, mais à celle-là parfaitement — où ce mot se trouve-t-il ? Depuis sa parution au milieu du XXe siècle, il est resté l'instrument de travail par défaut de quiconque cite le Coran.
Ce que suppose un tel répertoire
Dresser une concordance exige de décider, pour chaque occurrence, de quelle racine et de quelle forme il s'agit — ce qui est une opération grammaticale, non mécanique. Il faut trancher les cas ambigus, choisir un ordre de classement, ne rien omettre et ne rien compter deux fois. L'apparence d'objectivité du résultat cache des milliers de jugements, et la qualité d'un tel livre tient précisément à ce qu'on n'a jamais à les vérifier.
Une dette que le livre a remboursée
Il est régulièrement noté que ce répertoire est venu prendre la place d'une concordance coranique établie au XIXe siècle par un orientaliste allemand — jusque-là, les savants arabes disposaient pour leur propre Écriture d'un outil construit en Europe. Le geste de ʿAbd al-Bāqī n'est donc pas seulement pratique : il rapatrie un instrument.
Le hadith, par la même voie
Il a aussi mis en arabe la grande concordance de la tradition prophétique entreprise par des orientalistes néerlandais, ouvrage qui permet de localiser un hadith par n'importe lequel de ses mots à travers les principaux recueils. Là encore, la traduction n'est pas un service rendu à un texte étranger : c'est l'appropriation d'une méthode d'indexation, appliquée au corpus de ceux qui l'emploieront.
Indexer al-Bukhārī
Il a par ailleurs établi des index pour de grands recueils, dont celui d'al-Bukhārī. Un index n'ajoute rien au livre et le transforme entièrement : il fait passer un ouvrage qu'on lisait dans l'ordre à un ouvrage qu'on interroge. Toute la différence entre un texte et une base de données est déjà là, un demi-siècle avant les machines.
Le métier de la recherche avant la recherche automatique
Il faut se représenter ce que coûtait une question simple avant ces répertoires : vérifier une citation coranique supposait de connaître approximativement la sourate, ou de parcourir le texte. Le « Muʿjam » ramène cette opération à quelques secondes. Ce que nous appelons aujourd'hui « chercher dans un texte » a été, pendant un demi-siècle, exactement ce livre.
Ce que devient un fabricant d'outils
Son nom est sur des centaines de milliers d'étagères et n'est presque jamais cité. On dit « j'ai vérifié dans le Muʿjam » comme on dirait « j'ai regardé dans le dictionnaire », sans auteur. C'est le sort commun de ce métier — le même que celui de ʿAbd al-Salām Hārūn, présent dans ce fonds : le nom reste sur la couverture et sort de la conversation.
L'ironie que ce rayon porte
Le volume au fonds, 782 pages, est un scan sans couche de texte : mesuré, il rend un signe par page, c'est-à-dire le seul séparateur. Le livre dont l'objet unique est de permettre de trouver un mot ne permet pas qu'on y cherche un mot. Pour y localiser une occurrence, il faut le feuilleter — exactement ce dont il devait dispenser.
Et pourquoi cela n'est pas seulement piquant
Cette bibliothèque contient plus de quinze cents volumes, dont une grande part sont des scans muets. Le « Muʿjam » était précisément l'instrument qui rendait ces volumes utilisables sans être cherchables : on trouvait la référence dans le répertoire, puis on ouvrait le livre à la bonne page. Numérisé sans texte, il perd cette fonction sans qu'aucune recherche plein-texte ne la remplace, puisque les livres qu'il servait à indexer sont muets aussi. Océriser ce volume-là vaudrait plus que d'en océriser dix autres.