Ahmet Davutoğlu (né en 1959), universitaire turc, professeur de relations internationales, puis ministre des Affaires étrangères et chef du gouvernement de 2014 à 2016. Auteur de La profondeur stratégique, qui lit la place de la Turquie dans son voisinage historique et géographique, son livre le plus diffusé en arabe. On lui doit aussi Une philosophie politique alternative et La transformation civilisationnelle et le monde musulman.
Konya, puis Boğaziçi
Ahmet Davutoğlu naît en 1959 à Taşkent, dans la province de Konya. Il fait ses études secondaires dans un lycée de langue allemande d'Istanbul, puis entre à l'université Boğaziçi, où il étudie l'économie et la science politique. Ce parcours est celui d'un universitaire formé aux méthodes occidentales, et il faut l'avoir en tête pour lire ce qu'il écrira sur l'Occident.
« Alternative Paradigms »
Sa thèse, soutenue en 1990 et publiée en anglais, compare les visions du monde islamique et occidentale dans leurs effets sur la théorie politique. L'argument est épistémologique avant d'être politique : il soutient que les concepts de la science politique ne sont pas neutres, qu'ils portent une ontologie, et qu'on ne peut donc pas transposer sans reste un appareil théorique d'une civilisation à une autre.
Les années malaisiennes
Il enseigne au début des années quatre-vingt-dix à l'Université islamique internationale de Malaisie, puis rentre enseigner à Istanbul. Ce détour compte : c'est depuis l'Asie du Sud-Est, et non depuis Ankara, qu'il élabore une grande partie de sa réflexion sur la place de la Turquie — d'où l'attention qu'il porte aux mondes musulmans non arabes, souvent absents des géopolitiques écrites en arabe.
« Profondeur stratégique »
« العمق الاستراتيجي », paru en turc en 2001 et au fonds en 648 pages, est le livre qui l'a fait connaître. La thèse : la Turquie n'est pas un pays périphérique mais un « pays central », dont la profondeur historique et la position géographique commandent une politique tournée dans plusieurs directions à la fois — Balkans, Caucase, Moyen-Orient, Méditerranée — plutôt qu'un alignement unique.
« Zéro problème avec les voisins »
La formule qui a résumé sa doctrine appliquée est celle du « zéro problème avec les voisins » : multiplier les liens économiques et diplomatiques dans tout le voisinage, en faisant de la Turquie un intermédiaire plutôt qu'un camp. La formule a été autant citée que discutée, y compris par ses auteurs, à mesure que les événements de la région lui opposaient des démentis.
Du bureau au ministère
Conseiller principal du gouvernement à partir de 2003, il devient ministre des Affaires étrangères en 2009, puis Premier ministre de 2014 à 2016. Le cas est peu commun : une doctrine de politique étrangère formulée dans un livre universitaire, puis mise en œuvre par son auteur devenu ministre. Il fonde en 2019 un nouveau parti.
« al-ʿĀlam al-islāmī fī mahabb al-taḥawwulāt »
« العالم الإسلامي في مهب التحولات الحضارية », 210 pages au fonds, traite des transformations qui affectent les sociétés musulmanes prises comme ensemble. On y retrouve la matrice de la thèse de 1990 : avant les questions de puissance viennent les questions de catégories — comment une civilisation se pense elle-même, et ce qu'elle emprunte sans le savoir.
Ce que vaut l'ouvrage pour un lecteur arabe
Les trois volumes du fonds sont des traductions, publiées entre Le Caire et Beyrouth, dont l'une avec un centre d'études qatarien. Elles ont introduit dans le débat arabe une géopolitique écrite depuis Istanbul, avec ses priorités propres — la mer Noire, les Balkans, l'Asie centrale — qui ne recoupent pas celles des géopolitiques écrites au Caire ou à Beyrouth. C'est à ce titre que le rayon est utile, indépendamment de ce qu'on pense des thèses.
Un auteur qu'on lit avec ses dates
« Profondeur stratégique » est de 2001 ; son auteur a ensuite exercé les fonctions qu'il théorisait, dans une région qui a connu depuis 2011 des bouleversements que le livre ne prévoit pas. Le lire aujourd'hui suppose donc de distinguer le cadre d'analyse, qui garde sa cohérence, des applications, que les faits ont éprouvées. La notice n'a pas à trancher ce débat ; elle signale qu'il existe.
Ce que le rayon donne — et un fichier qui ment sur lui-même
Des trois volumes, un seul se cherche vraiment : « العمق الاستراتيجي », 648 pages à 1 804 signes par page. « العالم الإسلامي في مهب التحولات » est un scan franc, un signe par page — au moins l'annonce est claire. Le troisième est le plus traître du fonds rencontré jusqu'ici : « الفلسفة السياسية », 82 pages, porte bien une couche de texte, mais elle compte 974 signes et **pas une seule lettre arabe** — l'extraction ne rend que du latin illisible. Un contrôle qui demande « ce fichier a-t-il du texte ? » répond oui ; aucune recherche en arabe n'y trouvera jamais rien.