Muḥammad ʿAbd Allāh Darrāz (1894–1958), savant égyptien formé à al-Azhar puis docteur de la Sorbonne. Sa double formation lui permit d'exposer le Coran dans les catégories de l'université occidentale sans céder sur ses présupposés propres : son « Nabaʾ ʿaẓīm » démontre l'inimitabilité par l'analyse littéraire, et sa thèse de Sorbonne reste l'une des rares introductions au Coran à convaincre par sa méthode des lecteurs non musulmans.
Un père qui commentait al-Shāṭibī
Muḥammad ʿAbd Allāh Darāz naît en 1894 à Maḥallat Diyāy, en Basse-Égypte. Son père, ʿAbd Allāh Darāz, était un savant azharite connu pour son commentaire des « Muwāfaqāt » d'al-Shāṭibī — l'ouvrage qui fonde la théorie des finalités de la Loi. Le fils grandit donc dans une maison où l'on tenait que le droit musulman a des raisons, et que ces raisons s'exposent. C'est la matrice de tout ce qu'il écrira.
al-Azhar, puis une décision rare
Il suit le cursus classique — institut d'Alexandrie, puis al-Azhar, diplôme de ʿālimiyya en 1916 — et enseigne. Puis, à plus de quarante ans, il part étudier en France. Pour un azharite de sa génération, la décision n'allait pas de soi : il ne s'agissait pas d'un voyage d'observation mais d'une inscription régulière, avec examens, directeur et soutenance.
« La morale du Coran »
Sa thèse principale, soutenue à la Sorbonne après la guerre, porte sur la morale coranique. Il y soutient que le Coran contient une éthique constituée — avec ses notions d'obligation, de responsabilité, d'intention et de sanction — et que cette éthique peut être exposée dans les catégories de la philosophie morale sans être trahie. L'ouvrage a paru en français et a été traduit en arabe sous le titre « دستور الأخلاق في القرآن ».
La thèse complémentaire — et elle est au fonds
Le doctorat français exigeait alors une seconde thèse. Darāz composa une « Initiation au Coran », exposé historique et comparatif destiné à un lecteur qui n'avait aucune familiarité avec le texte. C'est ce volume que le fonds tient, dans sa traduction arabe : « مدخل إلى القرآن الكريم — عرض تاريخي وتحليل مقارن », 176 pages. On y voit un savant d'al-Azhar décrire le Coran à des gens qui n'y croient pas, sans plaider.
Enseigner l'histoire des religions
De retour en Égypte il enseigne à la faculté des fondements de la religion, où il introduit l'histoire comparée des religions comme discipline. C'était neuf dans ce cadre : traiter le judaïsme, le christianisme et les religions anciennes comme des objets d'étude ayant leur cohérence propre, avant toute réfutation. Il fut aussi membre de l'Académie de langue arabe.
« al-Nabaʾ al-ʿaẓīm »
Son livre le plus lu en arabe, « النبأ العظيم », paraît à la fin de sa vie. Il y traite du Coran comme fait — sa composition, son effet, sa langue — en s'adressant à un lecteur cultivé plutôt qu'à des étudiants en sciences religieuses. Le fonds en tient deux éditions distinctes : l'une de 109 pages chez دار القلم, l'autre de 216 pages chez دار الثقافة à Doha. Même titre, deux établissements du texte.
Décrire avant de juger
Sa manière tient dans un ordre : exposer d'abord la chose telle que ses tenants la comprennent, et seulement ensuite dire ce qu'on en pense. Il l'applique aux autres religions comme aux objections adressées à l'islam, qu'il énonce dans leur forme la plus forte avant d'y répondre. Cette discipline explique pourquoi il a été lu hors de son milieu, et pourquoi ses livres vieillissent moins vite que les polémiques de son temps.
Lahore, 1958
Darāz meurt en janvier 1958 à Lahore, où il participait à un colloque international consacré à l'islam. Il est mort pendant les travaux, à soixante-trois ans, quelques mois après la parution de son dernier livre. Sa bibliographie est mince comparée à celle de ses contemporains ; elle est aussi l'une des moins datées.
Ce qu'il a ouvert
Darāz a montré qu'on pouvait soutenir une thèse à la Sorbonne sur le Coran sans cesser d'être un savant d'al-Azhar, et enseigner à al-Azhar l'histoire des religions sans cesser d'être pris au sérieux. Cette double appartenance, rare de son vivant, est devenue une voie. Ceux qui l'ont suivie citent presque tous « دستور الأخلاق » comme le moment où la chose est devenue pensable.
Ce que le rayon donne
Trois volumes, et une occasion de vérifier une règle du catalogue : deux d'entre eux portent le même titre, « النبأ العظيم », et ce ne sont pas des doublons — 109 pages chez un éditeur, 216 chez un autre, deux établissements différents du même texte. Le troisième est la traduction de sa thèse complémentaire parisienne. Les trois portent une couche de texte dense — de 2 758 à 5 587 signes par page — et se cherchent au mot. C'est, pour une fois, un rayon sans mauvaise surprise.